La justice, un monde différent, étrange, insolite

Le monde obscur de la justice…

Le monde obscur de la justice…

Lorsque l’on se rend au Palais de la Justice à Tunis, on découvre un monde différent, étrange, insolite. On commence par être perdu, puis on est étonné par tout ce va et vient auquel on ne comprend rien, qui donne une impression de ruche d’abeilles bourdonnantes et enfin on est choqué par le manque d’information ou leur approximations, en plus du désordre apparent qui règne en ces lieux. Tout le monde porte des tenues sombres, comme pour dire qu’on n’est pas là pour rigoler !


Pourtant la rue Bab B’net, qui abrite le Palais de la Justice, était jadis si belle avec ses arbres centenaires et ses immeubles à l’architecture rayonnante. Or ce que l’on constate aujourd’hui c’est une dégradation importante, jusqu’aux pavés des trottoirs qui ont été arrachés par endroits. Cette belle rue est devenue hideuse, bordée de bureaux délabrés d’avocats ou d’huissiers, de boutiques tristes de photocopies et de cafés où on vous sert des boissons insipides.

Et puis il y a le spectacle écœurant de ceux qui circulent autour du palais de justice : des voleurs, des violeurs, des arnaqueurs, des assassins... C’est la lie de la société, rien que des repris de justice multi récidivistes, avec des mines sinistres et des attitudes agressives. Ils ne regardent pas les autres, ils les agressent du regard. Lorsqu’ils ouvrent la bouche ils ne parlent pas, ils crachent des mots, entrecoupés de grossièretés. Ils gesticulent en montrant le poing, ils vocifèrent et braillent sans aucun respect pour les femmes et les enfants qui passent dans la rue.

Et puis il y a des juges pressés, portant des dossiers volumineux qui renferment les méfaits de ces voyous. Il y a des avocats stressés qui tentent de rassurer des clients angoissés par la perspective de finir la journée derrière les barreaux. Il y a des justiciables qui ne comprennent pas pourquoi ils sont là, perdus dans les méandres de la justice pour des affaires familiales.

Les agents administratifs, eux, sont enfermés dans des bureaux exigus, avec une foule qui se presse aux guichets en leur demandant des services urgents. Ils semblent dépassés par la masse de travail et par les cris et hurlements des hommes et des femmes qui passent leur tête à travers les guichets étroits.

Puis les audiences démarrent à un rythme effréné, généralement ponctué par des reports à des dates ultérieures, parce qu’il manque un papier ou une expertise. Les avocats tentent de défendre leurs clients avec plus ou moins de talent et des arguments censés attendrir le cœur de la cour. Mais généralement, ça ne marche pas car les clients ne sont pas tous des enfants de chœur, loin de là...

Le plus étonnant, c’est cette foule de citoyens curieux qui viennent régulièrement assister à des procès qui ne les concernent pas, juste par curiosité, par vice. Ils ont généralement la quarantaine, appartiennent à la classe moyenne et semblent avoir beaucoup de temps libre pour hanter les salles d’audience.

Puis ces lieux se vident peu à peu, ne laissant que le souvenir désagréable de ces ondes négatives déversées par les malfaiteurs et les gémissements des condamnés. L’univers sombre de la justice se referme doucement sur lui-même. En attendant demain. En attendant d’autres chagrins…

Rachid Fazaâ