Elyès Jouini analyse les différentes options pour sortir de la crise

Elyès Jouini analyse les différentes options pour sortir de la crise

Elyès Jouini analyse les différentes options pour sortir de la crise
Dans un éditorial publié, jeudi 21 octobre, sur le site « Leaders », Elyès Jouini s’est exprimé sur la situation économique et financière du pays.

Il est revenu sur la situation de la dette rappelant que la Tunisie doit payer un minimum de 2 milliards de dollars par an en remboursements divers (FMI, financements multilatéraux, bilatéraux, émissions obligataires, etc.) et ce de 2022 à 2026 avec un pic à 3,3 milliards de dollars pour l’année 2024. Elyès Jouini a précisé que cette dette est, pour l’essentiel, libellée en devises étrangères, ce qui exclu le remboursement de la dette par émission monétaire (monétisation de la dette).

Pour terminer l’année, l'État tunisien serait à la recherche d'environ 9,5 milliards de dinars soit l’équivalent de 3,5 milliards de dollars, d’après l’économiste.

« 1. Le défaut sans restructuration est la pire des solutions puisque l’on perd toutes possibilités de financement du déficit primaire sans pour autant éviter les recours juridiques intentés par les fonds vautours et en ayant à porter diplomatiquement le statut d’Etat paria.

2. Nous ne pouvons plus continuer à donner la priorité à la réforme constitutionnelle. L’économique et le social exigent des actions immédiates et vigoureuses sans quoi nous nous retrouverons en situation de défaut avec toutes ses conséquences sociales désastreuses et ce, avant même d’avoir achevé le processus politique.

3. Le temps des quicks-wins est révolu, nous sommes désormais « dans le dur ».

Dans cet éditorial, Elyès Jouini a analysé les différentes options qui se présentent au pays. Il a souligné que le champ des possibilités est limité au vu de l’état de délabrement de la situation et les délais de plus en plus courts.

Il a expliqué que puisque les réserves en devises de la BCT ne pourront pas absorber les besoins en devises pour à la fois maintenir les flux d’importations à leur niveau actuel et faire face aux échéances de remboursement, des financements extérieurs sont donc indispensables.

Ces financements extérieurs permettront d’éviter un effondrement des importations et surtout son impact en termes d’approvisionnement en médicaments, en énergie, en produits de première nécessité, etc.

Afin de sauver l’économie tunisienne, le pays doit également emprunter des devises au taux du marché pour payer au fur et à mesure les échéances de la dette et reporter ainsi cette dernière.

Une des autres options est la restructuration. « Les détenteurs actuels de la dette qui sont prêts à vendre leurs titres avec une décote, les garderaient et accorderaient une forme de décote à l’émetteur – c’est-à-dire, l’Etat tunisien ou la Banque centrale de Tunisie – dans le cadre d’un allègement de la charge globale et un ré-étalement dans le temps. Il y a, pour cela, un processus bien rodé qui est le passage devant le Club de Paris. Ce dernier est un groupe informel de créanciers publics dont le rôle est de trouver des solutions coordonnées et durables aux difficultés de paiement de pays endettés.

Passer devant le Club de Paris pour la restructuration d’une dette n’est jamais une bonne nouvelle puisque cela est synonyme de situation économique extrêmement délicate et de sérieuses difficultés de paiement. C’est toutefois souvent, une fois la situation actée, l’une des solutions les moins tragiques.

La restructuration n’est pas un cadeau, elle ne peut être envisagée que si les créanciers sont convaincus que la dette restructurée a plus de chances d’être remboursée que la dette initiale. Elle suppose donc des réformes et un meilleur contrôle du déficit mais si elle est bien menée, elle peut permettre de faire baisser la pression des créances et donner un peu de latitude pour s’engager dans un chemin de croissance.

Elle nécessite cependant du courage politique et du savoir-faire. Du savoir-faire pour la négocier au mieux et du courage pour en assumer les conséquences qui sont meilleures que celles de l’immobilisme mais 1. Nul ne se sent responsable de l’immobilisme, et 2. Seuls les experts sont capables de dire ce qui se seraient passé si on n’avait pas agi. Alors que l’action, ici la restructuration, et ses conséquences en termes d’austérité sont forcément attribuées à celui qui l’a mise en œuvre. Lorsque la chose est bien menée, c’est également celui qui l’a mise en œuvre qui est crédité – bien plus tard – du sauvetage du pays. », a déclaré Elyès Jouini.

Parmi les autres solutions qui se présentent à la Tunisie, les financements à taux bonifiés : « Ces taux plus favorables ne constituent pas un cadeau et il faut bien comprendre la logique sous-jacente. Si le risque est vraiment aussi élevé que le prétendent les agences de notation, alors les taux élevés sont la contrepartie de ce risque. Si, en revanche, la Tunisie est capable de démontrer que le risque est moins élevé qu’il n’y parait parce qu’elle s’est engagée dans un plan de réformes qui devrait produire ses effets à des horizons raisonnables et prévisibles, alors elle peut accéder à de meilleurs taux. ».

Elyès Jouini a également évoqué la « Debt Trap Diplomacy », une situation dans laquelle un pays puissant cherche à endetter un pays emprunteur pour accroître son influence sur lui.

« Pour résumer quelles sont les solutions qui nous sont encore accessibles :

  • Mettre en place un dialogue impliquant toutes les parties prenantes économiques et sociales en vue de construire un plan susceptible de recevoir le soutien du FMI : il est indispensable de s’y mettre dès aujourd’hui mais il s’agit d’un processus long et contraint qui ne répond donc pas à l’urgence du moment et doit être complété par d’autres réponses à plus court terme,
  • Trouver des soutiens bilatéraux immédiats : c’est une piste à examiner sérieusement mais elle a un véritable coût en termes d’indépendance économique et politique. Elle est donc à explorer de manière très attentive et cette option ne doit être mobilisée qu’avec parcimonie et à bon escient. L’absence de contre-pouvoir pour la contrôler nécessite une vision longue et une conscience aiguë des enjeux,
  • Augmenter les recettes fiscales que ce soit par la lutte contre l’informel, la réduction progressive du périmètre du régime des forfaitaires ou l’élargissement de l’assiette fiscale et l’augmentation des taux d’imposition. Plus le temps passe et plus c’est la dernière option (augmentation des taux d’imposition) qui sera compatible avec l’urgence de la situation.

 

Aucune de ces trois solutions n’est suffisante à elle seule. Les deux dernières options doivent servir à gagner du temps pour faire aboutir la première qui pourra ensuite elle-même déboucher sur d’autres options que nous avons, dans un premier temps, éliminées : mobilisation d’autres bailleurs de fonds et peut être même, à bien plus long terme, retour sur les marchés dans des conditions acceptables. »

L’économiste a souligné que « Le seul plan qui vaille est celui qui 1. Est réalisable c’est-à-dire à même d’embarquer toutes les forces nécessaires à sa réalisation, et 2. Efficace en termes de redressement des comptes publics. »