Nous nous sommes tant aimés…

Nous nous sommes tant aimés…

Mais que s’est-il passé pour que les Tunisiens, ce peuple tranquille, amoureux de la vie et féru de loisirs, de bonne bouffe et de plaisirs, se mette à se détester, à s’affronter, à s’étriper, à envoyer ses enfants vers la mort ? Pourtant nous nous sommes tant aimés pendant des années… Alors pourquoi tant de haine aujourd’hui ? Pourquoi tant de divisions ?


La révolution a été déclenchée par des jeunes tunisiens chômeurs et sans perspectives d’avenir, qui refusaient d’entretenir une mafia formée de quelques familles qui détenaient le pouvoir et qui s’en servaient pour s’enrichir de manière frauduleuse. Elle a débouché sur des divisions, des luttes intestines, des insultes et des assassinats politiques.

La fin de la dictature a ainsi vu émerger des réalités qui ont été occultées durant de longues années. L’ancien régime parlait de prospérité alors que le nombre de chômeurs dépassait largement les chiffres officiels. Le niveau scolaire était proche de zéro. La propagande présentait le pays comme homogène, alors que les inégalités entre les régions étaient criantes.
Notre pays vit depuis 2011 entre contestation populaire, avec des fermetures de routes et des sit-in plus ou moins longs et des tentatives de déstabilisation des adversaires politiques. Le pays oscille constamment entre extrémisme et ouverture d’esprit, entre liberté d’expression et contrôle strict des propos qui dérangent, au point que certaines publications sur les réseaux sociaux peuvent conduire leurs auteurs en prison...
Mais tout cela n’empêchait pas les tunisiens de continuer à profiter de la vie et de tenter de s’en sortir. D’ailleurs bon nombre d’entre eux affirment aujourd’hui que la famille du président déchu ne lésait pas le petit peuple, mais plutôt les grosses têtes…

Puis la révolution est arrivée avec le fameux slogan « Dégage ». On a ensuite vu apparaitre des expressions vindicatives, comme « Al Chaâb yourid isqat ennidham », (le peuple veut la chute du régime). On est ensuite passé à la fameuse « Adala intiqalya », (justice transitionnelle) et son corollaire : « El Âfou ettachrii El Âm », (amnistie générale).
Les jeunes chômeurs sont montés au créneau pour exiger : « Attachghil istihqaq ya 3isabat essourraq », (le travail est un droit, bande de voleurs) et cette autre version, moins agressive : « Choghl, horriya, karama wataniya », (travail, liberté, dignité nationale).

Certains ont voulu nous imposer la « Chariâ », cette version dure du droit musulman, il y a eu les premiers attentats où chaque victime est qualifiée de « Chahid », (martyr), pendant que  les sinistres milices de « Raouabett Himayat Al thawra » (ligues de protection de la révolution) faisaient leur apparition et semaient la violence dans tout le pays, agressant ceux qui ne pensent pas comme eux.

Mais au fil des années, des termes réducteurs et même insultants ont commencé à fleurir dans les débats et surtout sur les réseaux sociaux, comme « El Azlem », qui désigne les collaborateurs de l’ancien régime, «El  3ilmaniya », (laïcité). Il y a eu les mots qui vexent, comme « Houthalett El Francofonya » (résidus de la francophonie), « Jerdhène » (les rats) « i3lem El Âar », (les médias de la honte). Tout un langage qui ne fait pas honneur à un peuple jadis pacifique et ouvert d’esprit…
Nous nous sommes tant aimés, mais aujourd’hui on ne s’aime plus !