Des poissons et des hommes…

Des poissons et des hommes…

Ils ressemblent étrangement à la vie, ces poissons qui s’étalent tous les matins au marché central… Il y a ceux qui sont beaux, luisants, élégants. Ils sont populaires, ils ont la côte et n’ont pas besoin d’être vantés par les marchands, ni de bénéficier de rabais ou d’écriteaux en grandes lettres pour se vendre.


Ce sont les premiers de la classe, ceux qui ont toujours eu la vie facile, avant de perdre la vie et leur liberté dans un moment d’imprudence. Ils sont alors venus s’échouer sur l’étal du poissonnier.

Et puis il y a ceux qui ont une sale tête, ceux qui semblent méchants et peu commodes. Comme dans la vie, ils sont délaissés, on les évite et nul ne les invite à sa table. C’est la lie de la société, les laissés pour compte, les délaissés, les déclassés. Leurs prix doivent être régulièrement abaissés, rabaissés pour pouvoir trouver preneur, pour se faire accepter.

Il y a aussi les mollusques, glauques et mous à souhait, collants et gluants et l’on n’achète que contraint et forcé. C’est à se demander s’ils ne sont pas une faute de la nature, une tache, une erreur de casting, comme dans certains mauvais films qui finiront aux oubliettes de l’histoire.

Il y a enfin les moules et les clovisses, enfermés volontairement dans leur coquille et qui se soumettent à leur destin en silence, avec docilité et obéissance. Personne ne leur parle, nul ne les connait, et pourtant ils sont là à tenter de se trouver une place au soleil.

Ce qui attire l’attention en ces lieux, c’est l’odeur. Bien sûr qu’il fait chaud et que le poisson c’est fragile et se gâte vite. Bizarrement, aucune loi n’oblige les poissonniers à utiliser des vitrines frigorifiées, comme chez les bouchers. A la place, il y a de la glace que l’on entrepose directement sur les poissons mais qui fond bien vite et qui dégouline par terre, ajoutant à la puanteur.

Remarque importante concernant la taille des poissons : un grand nombre d’étals proposent des poissons minuscules pour la soupe. Sauf que ces petits poissons ont été prélevés dans la mer sans atteindre leur taille adulte et sans avoir eu l’opportunité de se reproduire. Ce qui signifie qu’à long terme, les pêcheurs sont en train de vider la mer et de couper la branche sur laquelle ils sont assis…

La raréfaction du poisson due à une surpêche  dure depuis de longues années et pour bien comprendre ce phénomène, il faut observer les filets des petits pêcheurs, avec leurs mailles si étroites que tous les petits poissons s’y retrouvent prisonniers. Du coup, les poissons n’ont plus le temps de grossir. Même le poisson bleu ne résiste plus à cette surpêche et on constate une baisse importante des stocks. Mais sans se soucier de ces questions vitales, les poissonniers continuent à vanter leurs produits avec force cris et slogans parfois assez drôles. Mais la plupart des clients passent sans acheter. C’est ce que l’on appelle l’abstention massive.

Et comme on dit dans les livres et dans les films, toute ressemblance avec les hommes, avec de vraies personnes est évidemment fortuite…