Histoire de phosphates ou quand le géant a des pieds d’argile (Photos)

Histoire de phosphates ou quand le géant a des pieds d’argile (Photos)

La Compagnie des phosphates de Gafsa est encore une fois au centre de l’actualité. Son sort tient en haleine tout un pays et inquiète l’Etat, depuis de longues semaines que dure la fronde des candidats recalés à un Nième concours de recrutement destiné uniquement à ‘’acheter la paix sociale’’. Mais comme à chaque concours, une bonne dizaine au cours des cinq dernières années, c’est tout le contraire de la paix sociale qui se produit.

Pourtant, la vieille dame en a vu d’autres. Car la CPG est une très vieille dame. Elle est née en toute fin du 19e siècle après la découverte, par ailleurs fortuite, du minerai par le bon docteur Philippe Thomas dont la statue trône encore aujourd’hui sur la place centrale de Métlaoui. Avec juste en face, malice de l’histoire, le ‘’birou lambouch’’ (bureau d’embauche), dont le bâtiment et son enseigne en maçonnerie existent encore de nos jours. Au fil du temps et, la course aux ‘’richesses exploitables’’ aidant en ces temps d’installation du Protectorat français, la Compagnie Sfax-Gafsa (c’était son nom originel) a connu une croissance rapide. Au point de devenir un vrai mastodonte, surtout comparé à la petite taille du pays. La Tunisie était alors peuplée de seulement trois millions d’habitants.

Comme pour la ruée vers l’or du Far West américain, la ruée vers la mine attira à Métlaoui des milliers de gens venus de tous les horizons pour louer leurs bras. Parfois venus de très loin, jusqu’en Tripolitaine. Ce qui explique la présence à Métlaoui, jusqu’à nos jours, du grand quartier populaire des Tripolitains (Trabelsia). La première galerie de la mine a été rapidement creusée et la production démarrée. Pour évacuer le minerai vers le port le plus proche, celui de Sfax, la compagnie a fait construire son propre chemin de fer. Autour des gares de croisement des convois, sont nées des agglomérations dont c’était la raison d’exister. Dont certaines font parler d’elles dans l’actualité de ces derniers temps en matière de blocage de la voie, comme Menzel Bouzayène…

Une autre bourgade qui n’existait pas et qui doit sa création à la Compagnie Sfax-Gafsa n’est autre que le village de Chaal. La société avait fait l’acquisition de toute l’oliveraie autour de la gare du même nom. Elle l’a fait agrandir au fil des ans et procédé à de nouvelles plantations d’oliviers au point d’en faire l’immense domaine du Chaal qu’on connaît aujourd’hui, avec ses propres huileries et ses milliers d’ouvriers qui font aussi parler d’eux ces derniers temps pour des revendications sociales.

Dégraisser le mastodonte

L’Etat de l’indépendance a vite fait de comprendre l’importance capitale de la compagnie et décidé d’en faire le fer de lance de la jeune économie tunisienne et un vecteur de développement dans une vaste région défavorisée par une nature ingrate. Mais, pour mieux maîtriser le précieux outil et le concentrer sur son cœur de métier, le phosphate, il a choisi de le dégraisser. Non pas en mode Claude Allègre qui voulait ‘’dégraisser le mammouth’’ (réduction d’effectifs de son ministère pléthorique) mais en le dépouillant de ses fleurons.

La Compagnie a dû vite se séparer de son réseau ferroviaire, cheminots compris, incluant la fameuse ‘’voie 6’’ entre le bassin minier de Gafsa et Sfax et la voie de l’ouest qui servait à évacuer le phosphate de Kalaa Khasba (rebaptisée Kalaa Khasba par Bourguiba) vers le port de la Goulette, en passant par Dahmani, Sers et le Kef. Le réseau du nord (en voies normales) et celui de la compagnie des phosphates (voies métriques étroites) ont pu ainsi être réunifiées pour donner naissance à la SNCFT… Aujourd’hui transporteur attitré de la CPG…

Il a aussi fallu à la compagnie se séparer de l’immense domaine du Chaal au profit de l’Office des terres domaniales qui en assure aujourd’hui la gestion. Mais il a fallu attendre plusieurs décennies pour débarrasser la compagnie d’une foule d’activités secondaires (ateliers de menuiserie, gestion du parc de logements du personnel et autres) qu’il valait mieux sous-traiter… C’est-à-dire tout le contraire de ce se passe aujourd’hui avec le lourd fardeau des sociétés de jardinage…

La CPG fait sa révolution ou l’empreinte de Bourguiba

La Compagnie des phosphates de Gafsa a coulé près de trois décennies tranquilles après l’Indépendance mais avec des effectifs pléthoriques et des techniques de production modérément rentables. Puis ce fut le choc de l’attaque de Gafsa par un groupe armé tunisien venu de Libye… Au moment de l’attaque, Bourguiba était aux premières loges… En ce 27 janvier 1980, il se reposait à Nefta, qui faisait alors partie du gouvernorat de Gafsa… D’ailleurs, pour l’histoire, il avait tenu à y rester jusqu’à la fin des opérations de neutralisation des assaillants, au grand désespoir de son entourage qui craignait pour sa sécurité.

Bourguiba a, semble-t-il, mûrement médité les tenants et aboutissants cet épisode, s’interrogeant notamment sur la tournure qu’auraient pu prendre les évènements si… si la population avait adhéré au coup de force venu de la frontière sud-est… Or, dans toute la région, l’atout majeur c’était et c’est encore la Compagnie des phosphates de Gafsa, pour autant qu’elle survive aux vicissitudes présentes…

Toujours est-il que, peu de temps après son retour au Palais de Carthage une fois le calme revenu, Bourguiba a décidé le transfert du siège social de la compagnie sur les lieux de production pour une meilleure synergie avec son environnement naturel. Non sans donner carte blanche à une vraie ‘’taskforce’’ placée à la tête de la compagnie. Une volonté politique clairement affichée et incarnée par le choix d’un homme des missions difficiles, Fadhel Khélil, mort il y a juste quelques mois et qui avait failli être nommé chef du gouvernement début 2015, n’eût été le véto d’Ennahdha… Avec, à ses côtés, un ‘’cammando’’ de jeunes ingénieurs, pour la plupart diplômés de l’Ecole polytechnique et de l’Ecole des mines de Paris… Dont deux futurs grands patrons de la compagnie et actuellement jeunes retraités, Sami Ben Abdallah et Kaïs Dali…

La fin d’une époque, le début d’une autre…

La révolution était en marche… La première décision stratégique après le transfert du siège à Gafsa fut d’abandonner le mode de production à la Germinal, coûteux en main-d’œuvre et aussi en vies humaines à cause des accidents fréquents dans les mines de fonds. Les scènes décrites dans la pièce ‘’Firène Eddamous’’ c’était une page qui se tournait… A l’époque, la compagnie employait environ 14.500 agents et cadres.

Désormais, il n’était plus question de creuser des galeries souterraines mais d’accéder directement au minerai en dégageant toute la terre (le stérile dans le jargon minier) qui le recouvre. C’est la technique des mines à ciel ouvert, dans laquelle les pelleteuses géantes et les camions-bennes de carrière sont rois. Des anciennes mines de fond, une seule a été conservée, mais seulement à titre de… lieu de mémoire.

Place désormais aux carrières de minerai, dotées de moyens modernes d’extraction, de convoyage (essentiellement par tapis roulants) et de traitement en laverie.

En trois ans seulement, la production a été plus que doublé, passant de 4 à 8,5 millions de tonnes, malgré la reconversion de la moitié de l’effectif dans d’autres branches d’activités ou admis à la retraite d’office.

La production a maintenu sa vitesse de croisière jusqu’au premier grand clash de 2008, considéré par beaucoup comme l’épisode précurseur de la révolution, lorsque des familles entières de Redeyef, Métlaoui et Moularès dressèrent des tentes sur les voies de chemin de fer pour empêcher le passage des trains chargés de phosphates. Le pouvoir utilisa la manière forte, fit même intervenir l’armée, mais en vain. La condamnation du porte-parole du mouvement, alors instituteur d’école primaire et aujourd’hui député, à une peine de 5 ans d’emprisonnement, et le durcissement de la répression n’ont fait que jeter de l’huile sur le feu.

Le procédé du blocage de la voie a fait beaucoup plus d’émules qu’en 2008, avec la répression en moins. Le même scénario se reproduit épisodiquement et régulièrement depuis la révolution. Et, à chaque fois, c’est la Compagnie des phosphates qui en est l’otage. Avec, à chaque mouvement de fronde, une nouvelle fournée de recrutement qui font exploser les effectifs chaque jour davantage, pour une production constamment en chute libre… En surnombre et au péril de la vie de la société, mais peu importe tant que Kafka reste roi.

L'histoire de la CPG par le texte et la photo