Al-Walid Ben Talal dévoile les conditions de sa détention

Al-Walid Ben Talal dévoile les conditions de sa détention

L’agence Reuters a tenu à visiter l’endroit où avait été retenu le prince Al-Walid Ben Talal pour recouper des faits diffusés la BBC. Reuters a donc rencontré Al-Walid. Ce ne fut pas seulement un entretien de presse mais « l’entretien de la délivrance ». Quelques heures après, en effet, l’homme d’affaires le plus connu d’Arabie saoudite et du monde, Al-Walid Ben Talal, allait être remis en liberté.

Reuters a publié, samedi 3 février 2018, la teneur de son entretien exclusif avec Al-Walid Ben Talal pour démentir certaines informations et en corriger d’autres concernant le contexte de son arrestation et ses conditions de détention.

Conformément au timing convenu pour mon entretien avec Al-Walid Ben Talal, rapporte le journaliste de Reuters et auteur de l’interview, une voiture gouvernementale m’y a conduit. A une heure du matin du 27 janvier 2018, nous franchissions l’imposant portique du palace. Ce fut la première fois depuis près de trois mois que je voyais ouverte cette entrée de l’hôtel.

Al-Walid m’a paru amaigri mais sûr de lui et souriant. Il plaisantait même en me faisant visiter la suite. Son visage s’est éclairé d’un large sourire et a tenu à se faire prendre en photo avec moi.

J’ai enregistré l’entretien sur mon I-phone qui était adossé à une boîte de cleanex dorée et à une bouteille d’eau posée sur son bureau. Quelques heures après, le prince était libre.

Voici la teneur de l’entretien de Reuters avec le prince Al-Walid Ben Talal :

La question capitale est… pourquoi êtes-vous ici ?

Réponse : Il y a un certain nombre de gens qui sont ici. Evidemment, nous coopérons totalement avec le gouvernement car je suis partie prenante du gouvernement. Je fais partie de la famille saoudienne régnante. Aussi, dois-je me montrer coopératif. Nos pourparlers sont toujours en cours. Nous sommes sur le point de tout finaliser, d’ici quelques jours.

Quels sont les griefs qui vous sont reprochés ?

Réponse : Il n’y a pas d’accusations. Il s’agit seulement de discussions entre le gouvernement et moi. Soyez sûrs que cette opération est propre. Nous sommes seulement en pourparlers avec le gouvernement au sujet de nombre de questions que je ne peux pas dévoiler maintenant. Mais soyez sûrs que nous sommes sur le point d’en finir. Je ressens une grande satisfaction de me trouver dans mon pays, dans ma ville. Autant dire chez moi. Il n’y a point de problème. Tout est pour le mieux. Par cet entretien a en fait une raison : les rumeurs qui se sont répandues, notamment par le biais de la BBC, et qui m’ont beaucoup indisposé. Franchement, ce sont en totalité des mensonges…

Je suis ici tout le temps, dans cet hôtel. Tout y est pour le mieux. Je fais du sport. Je me baigne dans la piscine. Je marche. Je suis mon régime alimentaire. Tout se passe bien. C’est comme si j’étais chez moi…

Je contacte ma famille quotidiennement. Ici c’est comme si c’était mon propre bureau. Je contacte mon bureau tous les jours, le siège de ma holding et mes fondations caritatives. Tout va bien. Toutes ces rumeurs me gênent parce qu’elles ont trop duré.

Quelles rumeurs vous ont le plus gêné ?

Réponse : J’ai vu sur la BBC et ailleurs qu’Al-Walid a été transféré dans un autre endroit, à la prison centrale et même qu’il a été torturé. Du total mensonge. C’est très regrettable.

J’envisageais une interview une fois dehors, chose que je crois imminente. Une question de jours. Mais je me suis finalement résolu à l’avancer et à accepter aujourd’hui cet entretien à cause de toutes ces rumeurs. Elles sont totalement inacceptables. Du pur mensonge.

D’après ce qui vous été dit, quelles sont les accusations à l’origine de votre rétention, ici ?

Réponse : Je suis une personne connue ici, dans la région et à l’international, n’est-ce pas ? Je participe à de très nombreux projets. Je n’ai absolument rien à cacher. Je suis tout à fait à mon aise. Je me fais raser la barbe ou couper les cheveux comme si j’étais chez moi. Je fais venir mon coiffeur ici. Je vis comme à la maison. Franchement, il n’y a rien en particulier. Tous les pourparlers portent sur des généralités. J’ai dit au gouvernement que je reste pendant tout le temps qu’il veut car je veux que toute la vérité soit faite sur toutes mes transactions et sur tout ce qui m’entoure.

Quelles sont les transactions qu’on dit inadéquates ?

Réponse : ça n’est aucun rapport avec ce qui serait adéquat et ce qui ne le serait pas.

Il s’agit bien d’une enquête dans le cadre de la lutte contre la corruption ?

Réponse : En gros, c’est ça. La lutte contre la corruption. Mais beaucoup sont ressortis d’ici sans qu’ils soient inculpés de quoi que ce soit. Il est clair que la raison réside dans ma participation à de nombreux projets à l’échelle locale, régionale et internationale. Beaucoup d’intérêts sont en jeu. Aussi, leur ai-je dit : S’il vous plaît, prenez tout votre temps. Passez tout au crible. Je n’ai rien à cacher. Tout est correct. Examinez tout et quand vous en aurez fini nous en serons quittes.

En fait, on m’a proposé de sortir d’ici, il y a quelques jours. Mais j’ai refusé. J’ai dit que je reste ici jusqu’à ce que tout soit tiré au clair à 100 % . Car il est essentiel que je sorte sans rien avoir à me reprocher. Et c’est ce qui se produira.

Quel est le genre d’arrangement actuellement en cours de discussion ? Combien demande le gouvernement ? Demandent-ils des actifs ou des participations dans des sociétés ?

Réponse : J’ai lu ça sur Bloomberg. Il a été dit qu’ils réclament une grosse portion du capital de la Kingdom Holding et voudraient aussi obtenir six milliards de dollars. Tout ça est faux. Je n’avais nullement l’intention de répondre à de telles allégations jusqu’à ce que je sorte d’ici. Mais, en raison de l’évocation de la question de la torture, qui m’a beaucoup indisposé, j’ai décidé d’accepter l’entretien.

Y aura-t-il arrangement financier quand vous aurez quitté ?

Réponse : Pas nécessairement. Je ne peux rien révéler. Il y a deux parties prenantes. Pour le moment, nous nous parlons. Et jusqu’à présent ça se passe bien. Quand surviennent des suspicions au sujet d’une personnalité connue comme moi, il est important qu’elles soient dissipées à 100 %. Je fais des affaires aux niveaux local, régional et international et aussi avec des banques internationales et autres sociétés et nous investissons partout dans le monde.

Il est important que, lorsque vous sortez d’ici, vous soyez mis hors de cause.

Réponse : C’est mon objectif. J’ai demandé de ne sortir qu’une fois mis hors de cause. Nous en arrivons progressivement à cette étape.

Comment croyez-vous que cette affaire sera réglée ?Consenterez-vous un don ? Concèderez-vous des parts de capital de sociétés ?

Réponse : Les discussions sont en cours avec le gouvernement. Pour le moment, je ne peux pas vous informer de leur teneur finale. Mais je peux dire que nous sommes sur le point d’aboutir.

Cette affaire a-t-elle un rapport avec la politique ? Aurait-elle quelque chose à voir, peut-être, avec l’opposition de votre père, le prince Talal, à l’ascension du prince Mohamed Ben Salmane dans les cercles du pouvoir ? Ou s’agit-il effectivement de lutte contre la corruption ?

Réponse : ça n’a rien à voir ni avec la politique, ni avec l’économie ou la corruption. Je suis hélas ici pour prouver mon innocence. Je voudrais rester ici jusqu’à ce que je sois mis hors de cause à 100 %. Je suis en mesure de dire que, jusqu’à présent, j’y sois parvenu à 95 %.

Que pourrait-il arriver, selon vous, une fous que vous aurez quitté le Ritz ? Resterez-vous en Arabie Saoudite ?

Réponse : Je ne partirai surement pas du royaume. C’est mon pays. Ici vivent ma famille, mes enfants et mes petits enfants. Ici se trouvent mes biens. La question de mon allégeance au Roi, au Prince héritier et à l’Arabie Saoudite ne se pose même pas. Elle n’est pas négociable.

Conserverez-vous la propriété de la Kingdom Holding et vos parts de capital dans des firmes comme City Group.

Réponse : Oui. La Kingdom Holding restera ma propriété. Elle ne changera pas de propriétaire. Toutes ces sociétés font partie de la Kingdom Holding qui possède des investissements locaux, dans la région et à l’international. Elle possède la plus haute tour de Jeddah. Si je dois conserver la propriété de la Kingdom Holding, ce serait élémentaire et dans l’ordre des choses…

Des parts de capital pourraient-ils passer sous le contrôle de l’Etat ?

Réponse : Non. En fait, je ne prévois absolument rien de ce genre. Catégoriquement rien.

Avez-vous la latitude de communiquer avec les responsables en charge de vos affaires ?

Réponse : oui. Toutes les fois où les représentants de la Kingdom Holding veulent me parler ils viennent me voir. Je parle avec eux chaque fois que nécessaire, parfois chaque jour, parfois tous les deux ou trois jours. Ma famille aussi. Je viens d’ailleurs de m’entretenir avec mon fils et ma fille, ainsi qu’avec mes petites filles.

Une fois remis en liberté, que comptez-vous faire ?

Réponse : Les choses se dérouleront de la même manière. Je me rendrai à mon bureau. J’irai aussi dans le désert pour le week-end. Je resterai végétarien.

Comment se passe votre journée au Ritz ?

Réponse : Voici mes baskets. Ici je marche, je me baigne, je fais du sport, je m’étends. J’ai un programme. Je regarde aussi les infos.

Lors des pourparlers avec le gouvernement, sur quoi vous questionne-t-on ?

Réponse : Je ne peux rien dévoiler à ce sujet. Mais en Arabie Saoudite où nous opérons depuis 30 ans, nous avons maintenant une nouvelle direction qui veut tout explorer en détail. Je leur ai dit : Parfait, pas de problème. Parlons-en. Je suis très coopératif.

Y aurait-il la moindre éventualité pour vous d’être jugé ou aller en prison ?

Réponse : Absolument pas. Ni jugement ni prison. C’est une question de jours comme je vous ai dit.

Pensez-vous que cette tournure des évènements était équitable ? Etait-elle utile pour l’Arabie Saoudite ?

Réponse : En ce qui me concerne, ils ont été loyaux et sincères avec moi et je l’ai été aussi avec eux. La corruption existe bel et bien en Arabie Saoudite. Il n’y a nul doute à ce sujet. Mais il est regrettable qu’une personne opposée à la corruption en fasse les frais. Cette vérité, je l’accepte. Beaucoup de gens étaient ici (au Ritz, NDLR), 300 environ. La plupart d’entre eux sont repartis. Et je crois qu’ils sont innocents. Les autres ont conclu des arrangements. Mais entre eux et le gouvernement. Beaucoup d’argent a été dilapidé au fil de la décennie écoulée. Certains membres du gouvernement sont impliqués dans la corruption. Il serait utile de les déraciner et de faire de l’Arabie Saoudite un pays irréprochable.